Vendredi 23 octobre 2009
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00:33
Pour
une amie que j'aime
LA
VISITE DES MOTS
Recroquevillée en position de fœtus, se protégeant du monde extérieur,
plongée de son sommeil profond au pays des songes, seule, blottie dans son grand lit tout chaud, cette jeune femme ronronne. Silencieuse la pièce où elle couche laisse refléter une lueur bleutée
qui illumine les murs tapissés de la chambre. Sur l’écran de l’ordinateur resté allumé peut se lire la page d’un poème gracieusement offert, écrite avec des mots simples, écrite avec émotions,
avec cœur : « Visite des mots » poème confectionné par amitié et tapé pour elle. Les mots dansent sur cet écran, mots de tous les
jours, simples, magiques, qui lui font vibrer le cœur ; qui la transportent dans un autre univers, dans son univers ; sur un autre nuage, son nuage ; des mots qu’elle attend ;
des mots dont elle rêve. Dans la journée ces mots ravivent ses sens, réchauffent son sang, ravigotent son humeur, partagent son bonheur, réactivent son ardeur, la réconfortent dans ses peurs, la
motivent dans ses attentes. La nuit ces mots l’allègent de ses souffrances ; l’accompagnent dans sa nuit étoilée ; l’enveloppent dans son manteau protecteur contre le monde extérieur,
contre toutes attaques, contre elle-même, contre ses craintes, contre ses cauchemars agressifs, méchants et sournois. Ces mots bercent son sommeil ; cicatrisent ses plaies ;
anesthésient ses douleurs. Elle dort paisiblement, déguste mes mots.
- Chut, les voyelles, ne faites pas de bruit, vous
allez réveiller notre amie endormie ! Les lettres sur l’écran se mettent à bouger. Les consonnes plus lourdes écrasent les voyelles, marchent sur leurs pieds. Ressaisissez vous, soyez
ordonnées ! Une à une elles descendent de l’écran, les phrases des paragraphes se défont, sur la page s’effilochent, les vers tant travaillés diminuent, se ratatinent. Les majuscules écrites
avec amour dominent les voyelles légères et frivoles, de leurs jambes immenses les commandent, coiffées de leurs accents circonflexes comme des gendarmes, de leurs voix aigues et graves leurs
ordres fusent : - Restez groupées ! Ne sortez pas de la chambre notre temps est compté !
Les A encore tout jaloux de voir les B amoureux des C s’amusent à les accrocher, à leur faire des croches pieds. Les C chamailleurs, canailles, complices entre elles taquinent les D qui
elles décontractées désinvoltes poussent les E qui se vantent d’être trop heureux. Les élégants F flamboyants de leurs cœurs de feux et de flammes de quelques flammèches brûlent les fesses
des G qui gesticulent sous les brûlures. Les H s’unissent aux I pour bien s’amuser, incontrôlables ensembles s’enmourachant des points d’exclamation, rigolant de tout et de rien. Les J traînent
leurs jambes voulant rattraper les K qui klaxonnent d’impatience et les pressent de se mouvoir plus vite. Les L plus volages frôlent les cuisses des M et des N qui devant les autres, impudiques,
ne demandent pas mieux que de profiter du moment. Les O outrés, surpris, la bouche grande ouverte se bouchent le nez derrière les P qui relâchent les essences d’encre mal évaporées. Les Q
tournent leurs têtes en guise de protestation, de peur d’être accusés des méfaits qui pour une fois ne les incombent. Les R restent attacher aux S et aux T pour former les mots rester, les trios
inséparables veulent vivre ensembles heureux et unis. Les U frileux cherchent la chaleur que les V dégagent de leurs rayons dans leurs entourages. Les W plus encombrants se déplacent nonchalants. Les X secondés par les Y se battent avec les Z qui se vantent d’être des Zoros et veulent remplacer la deuxième
lettre par un é.
A la queue leu leu à pas désordonnés les lettres s’avancent, murmurant, pouffant de leurs
rires, s’amusant à leurs façons, jalousant leurs voisins, se battant avec les vantards, mais s’unissent pour faire un paragraphe de vers et de prose, pour exprimer la joie ou le malheur, pour
décrire le bien et le mal, l’amour et la souffrance, la liberté ou la crainte.
Réussissant à réunir ce petit monde les mots ingurgités
dans la journée pénètrent tant bien que mal dans ses doux rêves, cherchant tout au long de la nuit à bercer son sommeil, à la couvrir de la chaleur de ces mots, à faire chanter ces vers comme le
murmure d’un refrain, comme le clapotis laissé par l’eau d’un ruisseau, comme le beau chant de nos somptueux oiseaux nous offrant leurs louanges. Les T en troubadours content leurs
poésies incrustant la douceur des mots en symphonie, apaisant cette douce âme reposée pour cette nuit avec elle-même. Les V invitent les A à valser
accompagnants les F dans leurs grandes farandoles. Les M de leurs tendres musiques agacent les R qui veulent plus de gaieté, plus d’entrain, avides de rock. Ne tenant pas la cadence les C
chahutent avec les D qui prennent cet intermède pour une délivrance. Les sons S ronronnent aux rythmes de cette poitrine qui se soulève, les I s’accordent avec les H pour écouter les battements
de son cœur. Les B s’interrogent devant la beauté de ces rêves si purs, de ces rêves qui s’apaisent en leurs présences comme s’ils se couvraient du monde extérieur pour se protéger de toutes
négations, profitant du moment qui passe, oubliant les cauchemars, voulant vivre au présent, faisant des projets concrets, goûtant au mieux cette vie mouvementée qui passe, surmontant les soucis,
les angoisses, les calomnies qui rabaissent. Les V veulent vivre toutes les nuits des moments si câlins prenant notre hôte en affection, demandant à son auteur de recommencer de nouveaux textes,
de les faire sortir plus souvent de son cœur, de son esprit, de sa vie pour les offrir à ces amies qu’il aime, qu’il veut protéger non pour une
simple nuit mais pour le reste de sa vie.
Doucement l’aube pointe son nez, bien fatiguées par cette nuit blanche les lettres reprennent position sur l’ordinateur. La femme se réveille tout lentement, étirant ses bras menus, baillant à
qui mieux mieux. Dans son esprit quelque chose la tracasse, elle s’interroge, se demande si une présence la surveillait durant cette longue nuit.
Surprise de voir son écran allumé, son corps s’en approche, ses yeux surprennent une image qui bouge comme si cette image vivait, reprenait vie pour lui dire je suis là, elle relue lentement mon
texte « La visite des mots » et se mit à sourire. De cette présence elle a vite compris.
Joel